Réforme de la profession d’avocat au Maroc : ce qui change et pourquoi la grève se poursuit
La profession d’avocat au Maroc entre dans une nouvelle ère. Après plusieurs années de discussions et de fortes tensions entre les pouvoirs publics et les représentants de la profession, la réforme du statut des avocats a finalement abouti à l’adoption de la loi n° 66.23, appelée à remplacer le cadre juridique issu de la loi n° 28.08.
Le texte entend moderniser en profondeur l’exercice de la profession : accès au métier, formation, organisation des cabinets, relation avec le client, discipline, gouvernance des barreaux et contrôle de certains flux financiers sont notamment concernés.
Mais cette réforme intervient dans un contexte particulièrement tendu. Les avocats marocains ont engagé plusieurs mouvements de grève en 2026 et l’Association des barreaux du Maroc (ABAM) a décidé, malgré la promulgation de la nouvelle loi, de poursuivre la mobilisation.
Pourquoi une réforme aussi importante ? Quels sont ses principaux changements ? Et pourquoi continue-t-elle de susciter une opposition aussi forte chez les avocats ?
Une réforme qui remplace un cadre vieux de près de vingt ans
La profession était principalement régie par la loi n° 28.08, adoptée en 2008. Après plus de dix-sept années d’application, le ministère de la Justice a estimé qu’une refonte du dispositif était devenue nécessaire afin de tenir compte des évolutions de la justice, de la transformation numérique et des nouvelles réalités économiques et professionnelles.
Le projet de loi n° 66.23 a été adopté par le Conseil de gouvernement en janvier 2026, avant de connaître un parcours parlementaire mouvementé.
Le texte a finalement été adopté par la Chambre des représentants le 19 mai 2026, puis par la Chambre des conseillers en juin et juillet, après plusieurs modifications. Il est désormais devenu le nouveau cadre légal de la profession.
Cette réforme est donc beaucoup plus qu’une simple modification technique : elle touche à la manière dont les avocats accèdent à leur profession, l’exercent et sont contrôlés.
1. L’accès à la profession devient plus encadré
L’un des changements majeurs concerne l’accès à la profession.
La réforme prévoit notamment un concours d’accès et renforce les exigences de formation. Le niveau universitaire requis est relevé, avec notamment l’exigence d’un master pour accéder au concours.
Le parcours professionnel est également davantage structuré autour d’une formation spécialisée et d’un stage pratique.
Cette évolution devrait donc avoir un impact important sur les étudiants en droit qui envisagent de devenir avocats : l’accès à la profession sera plus formalisé et plus sélectif.
2. Une formation professionnelle davantage structurée
La réforme ne se limite pas à l’organisation du concours.
Elle prévoit un dispositif de formation professionnelle plus structuré, associant formation théorique et expérience pratique, ainsi qu’une place accrue donnée à la formation continue.
Cette évolution répond à une réalité : le métier d’avocat s’est considérablement complexifié.
Droit des affaires, droit numérique, protection des données, arbitrage, opérations internationales, fiscalité ou encore nouvelles technologies imposent désormais aux professionnels de mettre régulièrement leurs connaissances à jour.
La réforme entend ainsi rapprocher davantage l’accès à la profession d’un véritable parcours de professionnalisation.
3. Une relation avocat-client davantage formalisée
Autre nouveauté importante : la relation entre l’avocat et son client doit désormais être davantage documentée.
Le texte introduit notamment le principe d’un mandat ou d’une mission écrite précisant les éléments essentiels de l’intervention de l’avocat.
Cette formalisation vise notamment à clarifier :
- la nature de la mission confiée ;
- les pouvoirs donnés à l’avocat ;
- les conditions de son intervention ;
- les honoraires ;
- les obligations respectives de l’avocat et du client.
Cette évolution peut être considérée comme un progrès en matière de transparence. Elle permet également de limiter les contestations portant sur l’étendue exacte de la mission confiée au professionnel.
Le ministère de la Justice présente d’ailleurs cette formalisation comme l’un des outils destinés à renforcer la transparence et la confiance dans la relation avocat-client.
4. Des règles nouvelles concernant les honoraires et les fonds des clients
La réforme touche également à la gestion financière de l’activité des avocats.
Le texte renforce notamment la traçabilité et les règles applicables aux fonds manipulés dans le cadre professionnel.
Cette question est particulièrement sensible puisqu’elle se situe au croisement de deux impératifs : protéger les clients et préserver l’indépendance de l’avocat.
Le législateur cherche ainsi à instaurer davantage de transparence dans la gestion des fonds, tandis que les représentants de la profession ont exprimé des réserves sur certaines modalités de contrôle.
Le débat dépasse donc la simple question comptable : il porte sur l’équilibre entre contrôle institutionnel, responsabilité professionnelle et autonomie de la profession.
5. Une évolution des conditions d’exercice de la profession
La réforme ouvre également davantage de possibilités concernant les formes d’exercice.
Il prévoit, sous conditions, la possibilité de coopération avec des avocats étrangers.
L’objectif affiché est de permettre aux cabinets marocains de mieux répondre aux besoins d’une économie de plus en plus internationalisée.
Pour les entreprises marocaines travaillant avec des partenaires étrangers, cette évolution pourrait notamment faciliter l’accès à une expertise juridique internationale.
6. Une ouverture plus importante aux avocates dans la gouvernance des barreaux
La réforme comporte également un volet consacré à la gouvernance professionnelle.
Elle renforce notamment la représentation des femmes au sein des conseils des ordres.
Cette disposition s’inscrit dans une volonté plus générale de favoriser une représentation plus équilibrée au sein des institutions professionnelles.
La gouvernance des barreaux est par ailleurs profondément modifiée par la limitation du mandat du bâtonnier à un seul mandat non renouvelable.
Cette limitation vise à favoriser l’alternance et à éviter la concentration durable des responsabilités au sein des mêmes institutions.
7. Une procédure disciplinaire davantage encadrée
La réforme modifie également les mécanismes disciplinaires.
Le texte cherche notamment à encadrer les délais de traitement des réclamations et à renforcer la motivation des décisions.
Le bâtonnier doit notamment statuer dans un délai déterminé sur les plaintes dont il est saisi, tandis que des possibilités de recours sont prévues.
L’objectif est de rendre la procédure disciplinaire plus prévisible et plus transparente, tant pour les avocats que pour les personnes qui mettent en cause leur comportement professionnel.
8. Pourquoi les avocats sont-ils en grève ?
C’est probablement la question la plus délicate.
La réforme a été accompagnée d’une contestation importante de la part de l’Association des barreaux du Maroc.
Les désaccords portent notamment sur ce que les avocats considèrent comme une remise en cause de l’indépendance et de l’autonomie de la profession.
Le mouvement a connu plusieurs phases.
Une première série de grèves a été organisée en janvier et février 2026, après l’adoption du projet par le Conseil de gouvernement. L’ABAM a ensuite appelé à une nouvelle mobilisation à partir du 15 juin 2026. Cette seconde phase de grève s’est prolongée pendant plusieurs mois.
La mobilisation est donc devenue l’un des mouvements sociaux les plus longs qu’ait connus la profession ces dernières années.
Derrière les différents articles de la réforme se trouve une question fondamentale :
jusqu’où l’État peut-il réglementer une profession qui participe directement au fonctionnement de la justice sans porter atteinte à son indépendance ?
Le gouvernement présente la réforme comme un moyen de moderniser la profession, d’améliorer la qualité des services juridiques et de renforcer la transparence.
Les avocats, de leur côté, craignent que certaines nouvelles obligations et certains mécanismes de contrôle ne conduisent à une intervention excessive des pouvoirs publics dans le fonctionnement de leur profession.
Le désaccord est donc aussi institutionnel que professionnel.
Le Conseil national des barreaux français a d’ailleurs adopté en février 2026 une résolution exprimant son soutien à l’Association des barreaux du Maroc et soulignant les enjeux liés à l’indépendance et à l’autonomie de la profession.
9. Une réforme adoptée, mais une contestation qui continue
L’une des particularités de la situation actuelle est que le débat ne s’est pas arrêté avec l’adoption de la loi.
La Chambre des représentants a adopté le texte en mai, puis la Chambre des conseillers l’a adopté après examen et amendements. La nouvelle loi a finalement été publiée au Bulletin officiel le 20 août 2026.
Pour autant, l’ABAM n’a pas considéré cette publication comme la fin du conflit.
Réunie fin août, l’association a décidé de maintenir l’arrêt des prestations professionnelles et le boycott de certaines missions judiciaires. Elle a également annoncé la poursuite de ses démarches institutionnelles contre le nouveau texte.
La situation est donc paradoxale : la réforme est désormais entrée dans l’ordre juridique alors que la profession continue de la contester.
12. Les justiciables, premières victimes du bras de fer ?
Cette prolongation de la grève soulève nécessairement une autre question : celle de ses conséquences pour les justiciables.
Une grève d’avocats ne touche pas uniquement les professionnels concernés.
Elle peut avoir des conséquences directes sur :
- les audiences ;
- les procédures pénales ;
- les personnes détenues ;
- les entreprises engagées dans des contentieux ;
- les particuliers confrontés à une procédure judiciaire ;
- les délais de traitement des dossiers.
Plus le mouvement se prolonge, plus la question de l’accès effectif à la justice devient centrale.
La difficulté consiste alors à concilier deux principes qui sont tous deux essentiels : le droit des avocats à défendre l’indépendance de leur profession et le droit des citoyens à accéder à la justice.

